Sophie Agacinski et le "féminisme rédempteur"

Publié le par Gérard CONTREMOULIN

 

 

« Je me méfie du féminisme rédempteur »



Philosophe et écrivain, Sylviane Agacinski publie 
ses réflexions sur la parité et la commercialisation des corps.


 

 

Elle tient au distinguo. Ce n ' est pas l ' épouse de Lionel Jospin qui revient sous les feux de l ' actualité. Mais la philosophe qui enseigne à l ' Ecole des hautes études en sciences sociales et publie aujourd ' hui sous un titre générique « Engagements » (1) une série d ' articles, certains écrits à chaud, d ' autres provenant de conférences sur les thèmes qui lui sont chers. Elle s ' en explique.

 

Ce livre est-il destiné à nourrir le débat pendant la campagne ?

 

En rassemblant ces textes au printemps dernier, je n ' ai pas pensé à la période électorale. Ce ne sont pas des textes d ' engagement politique au sens partisan du terme. En revanche, ce sont bien des textes engagés sur des questions que j ' appellerai un peu ambitieusement de civilisation : l ' égalité des sexes, la marchandisation des corps, notre rapport au temps qui passe.

 

 

Prenons la parité. Le droit d ' être candidates n ' est toujours pas spontanément reconnu aux femmes, écriviez-vous en 1999. On pense évidemment à Ségolène Royal, qui a dû affronter les obstacles au sein de son propre parti...

 

Il n ' y a pas eu que des réticences, bien au contraire. C ' est aussi parce qu ' elle était une femme qu ' elle a été choisie, par les sondages et par les socialistes. Mais ce n ' est pas parce qu ' on a une candidature de femme au poste le plus haut de la République que cela résout tous les problèmes de parité. Cela peut les faire progresser. Quand j ' ai écrit ce texte, c ' était bien les partis qui faisaient obstacle aux candidatures des femmes, plus d ' ailleurs par volonté de conserver des postes que par volonté délibérée d ' éliminer les femmes. La parité sert à corriger un monopole, qui était jadis un monopole de droit (seuls les hommes étaient citoyens, électeurs et éligibles) puis un monopole de fait. J ' espère que demain, on n ' aura plus besoin de la parité.

 

Quel a été votre rôle, au côté de Lionel Jospin, dans l ' instauration de cette parité ?

 

Je n ' ai pas eu de part en tant qu ' épouse mais j ' ai contribué au débat public à travers les textes que je reprends ici et avec mon livre « Politique des sexes ». J ' ai contribué à éclairer la légitimité de la parité, à faire en sorte que les femmes n ' apparaissent pas comme une minorité ni comme une communauté, à montrer que les femmes et les hommes constituent à eux 2 la nation et à expliquer que par conséquent la souveraineté nationale doit être exercée de manière équitable.

 

Est-ce que vous reprendriez cette formule : le temps des femmes est venu ?

 

C ' est l ' une des mutations fondamentales du XXe siècle. Dans nos sociétés une véritable égalité des sexes se développe, ce qui ne veut pas dire une similitude, j ' y tiens. La dissymétrie existe. Pas de stéréotypes, pas de modèles obligés. A partir de là, on peut jouer de façon individuelle avec sa propre masculinité et sa propre féminité.

 

Qu ' une femme devienne Présidente de la République, ça changerait quoi ?

 

Politiquement, je ne suis pas sûre que ça change grand-chose. Les problèmes de fond ne sont pas par nature liés à la sexuation. C ' est une bonne chose qu ' il y ait une femme candidate à l ' élection présidentielle et en situation de pouvoir être élue, mais je me méfierai beaucoup de ce que j ' ai vu percer ici ou là, et que j ' appellerai un féminisme rédempteur, c ' est-à-dire l ' espoir d ' un salut par les femmes ! Ce n ' est pas ma conception du féminisme. En revanche, les exemples comptent. On voit, dans un couple de 2 politiques, qu ' une femme n ' est pas forcément la porte-parole de son mari ! Chacun fait son chemin.

 

Envisagez-vous d ' aller plus loin dans votre soutien ?

 

Je ne fais pas mystère de mes opinions mais mes engagements sont avant tout des engagements d ' écrivain et de philosophe. Si j ' ai quelque chose d ' original à dire, ce n ' est pas sur mon vote, ce sont des analyses de fond.

Revenons à ce livre. Sur l ' homoparentalité, vous êtes assez catégorique. Pourquoi ?

 

Non, je pose des questions. Est-ce que la sexualité doit définir l ' identité de parent ? Il me semble que l ' on est père ou mère parce que l ' on est homme ou femme, et non pas parce qu ' on est homo ou hétéro, ou bisexuel... D ' autre part, faut-il créer une fiction institutionnelle qui masquerait la réalité de la naissance, c ' est-à-dire l ' origine à la fois masculine et féminine de tout enfant ? Même avec des cellules, il faut des gamètes mâles et femelles. Je ne suis pas pour l ' occultation de l ' origine bisexuée de tout enfant. Cela n ' a rien à voir avec la capacité individuelle d ' un homme ou d ' une femme à élever des enfants, ni avec l ' égalité des individus devant l ' adoption. Je suis contre toute discrimination à cet égard. Mais, lorsque la sexualité ne joue aucun rôle dans la procréation, comme dans le cas d ' un couple de personnes du même sexe, doit-elle fonder la filiation ? Il faut repenser sans tabous le sens et les modèles de la filiation sans courir derrière toutes les nouveautés.

 

Un enfant ne peut pas avoir deux pères ou deux mères ?

 

La filiation s ' est établie de façon bilatérale, par rapport à un père et une mère, un homme et une femme, non pas parce que ces 2 individus s ' aimaient, mais parce qu ' ils étaient les géniteurs réels ou vraisemblables d ' un enfant. La question est de savoir s ' il faut construire d ' autres modèles et quelles en seraient les conséquences sur la construction de l ' identité d ' un enfant. Je pense à 2 femmes, dont l ' une s ' est fait inséminer à l ' étranger. Elles disent à leur fils qu ' il a 2 mères et que son père, c ' est des paillettes. Quelle idée ce garçon pourra-t-il se faire de son sexe et comment accédera-t-il à sa propre sexualité ? Et comment la fille de 2 hommes, à qui l ' on expliquera qu ' elle a été achetée à une mère porteuse, se représentera-t-elle sa propre féminité ? C ' est le genre de questions que je soulève dans ce livre. Il n ' est pas si simple de remplacer les personnes par des matériaux biologiques.

 

 

Autre chapitre important de votre ouvrage : la marchandisation du corps...

 

Elle est liée au développement biotechnologique et au marché. A leur convergence, à leur complicité. Qu ' il s ' agisse du sang, des gamètes ou de la gestation, je reste attachée au principe du droit français : le corps et ses produits ne peuvent pas faire l ' objet d ' une tractation. On dira : cela se fait dans certains pays. Nous n ' avons pas à renoncer à des valeurs fondamentales sous prétexte qu ' elles sont bafouées ailleurs. Vendre une gestation, c ' est vendre un enfant. Voulons-nous entrer dans une civilisation où les enfants s ' achètent et se vendent ? Ce n ' est pas parce que certains souffrent de tel ou tel manque, que le corps des autres doit être instrumentalisé. On peut vendre son temps de travail, mais j ' essaye d ' expliquer en quoi la gestation n ' est pas un travail. Je ne sais pas si c ' est un combat perdu d ' avance mais il faut le mener.

 

·  (1) « Engagements », de Sylviane Agacinski, Seuil, 186 pages, 16 euros

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Publié dans Interview

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B
être appelée Sophie quand on est philosophe c'est bien...merci, Gérard, pour tes bonnes suggestions de lecture
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