Fabius à l'Huma.
Laurent Fabius : « La présidentielle de 2007 doit offrir un débouché politique aux votes et aux mobilisations populaires »
Retrouvez l'interview de Laurent Fabius parue dans le journal L’Humanité du 17 octobre 2006
Vous partez, dites-vous, à la reconquête des couches populaires. Pourquoi ont-elles déserté la gauche ?
Elles se méfient du passé, subissent la crise, veulent un espoir. Il existe une continuité entre l’échec de 2002, les mouvements sociaux de 2003, les succès de la gauche aux régionales et cantonales de 2004, le non au référendum de 2005, le mouvement contre le CPE en 2006 : la présidentielle de 2007 doit offrir un débouché politique aux votes et aux mobilisations populaires. C’est pourquoi, je place ma candidature sous le signe du pouvoir d’achat, de l’emploi, de la lutte contre les délocalisations, de l’éducation, du logement, de la santé.
Pensez-vous que les évènements de l’an dernier dans les banlieues signent la fin du modèle républicain ?
Cela signe surtout l’échec de M. Sarkozy. Où sont les améliorations promises ? Le modèle républicain n’est nullement dépassé, il faut le soutenir par des moyens concrets et une volonté politique. En faveur de l’école, du logement, de l’emploi, de la lutte contre les discriminations, de la laïcité, d’une politique de prévention et de sécurité. Les services publics sont le patrimoine de ceux qui en n’ont pas.
En 2000 vous étiez adepte des baisses d’impôt. Quelles sont vos propositions aujourd’hui en matière fiscale ?
La situation est très différente : les déficits sont importants, les besoins considérables et le gouvernement pratique l’injustice fiscale. Il faudra donc une fiscalité plus juste et des rentrées supplémentaires. Revenir sur les cadeaux aux privilégiés, miser sur la croissance, rééquilibrer la fiscalité du travail et du capital. Il faudra aussi mettre en oeuvre le principe «délocaliseur-payeur», prendre en compte les revenus dans le calcul de la taxe d’habitation, pratiquer une vraie péréquation financière : il est anormal que Saint-Denis paie pour Neuilly ! Nous aurons à utiliser l’outil fiscal contre la pollution et pour inciter aux économies d’énergie.
Si la fusion GDF/Suez est entérinée, que faudra-t-il faire pour que l’entreprise revienne dans le giron public ?
Cette privatisation se traduirait par des augmentations de tarifs pour l’usager et elle n’empêcherait pas les OPA sauvages. C’est une faute grave de se priver d’un outil d’indépendance nationale. La gauche devra donc agir en vue d’un rapprochement entre EDF, redevenu complètement public, et GDF. Plusieurs techniques sont possibles. La privatisation d’aujourd’hui n’est pas irréversible. AREVA, EDF, GDF... Toutes ces entreprises peuvent être le socle d’une vraie politique énergétique française et européenne.
Que devra faire un Président de la République de gauche vis-à-vis du processus européen ?
Dès juin 2007, un sommet européen se réunira : la position française devra être claire en faveur d’une relance et d’une réorientation de l’Europe. En 2008, la France assumera la présidence de l’Union, au moment où la renégociation du traité se posera à nouveau. En dernier ressort, le peuple devra trancher par référendum. Aujourd’hui, la cherté de l’euro conduit Airbus à vouloir délocaliser ses productions dans la zone dollar. En matière économique, nous porterons une nouvelle politique de soutien à la croissance. Nous devrons proposer une approche commune en matière énergétique et de recherche. Nous aurons à traiter également la question de l’élargissement, en lien avec une nécessaire harmonisation sociale et fiscale de l’Europe sans laquelle la porte serait ouverte à toutes les délocalisations. L’Europe ne doit pas être le cheval de Troie de la mondialisation financière. Elle doit avancer sur des projets concrets, mais elle a surtout besoin d’un grand dessein et d’une vraie réorientation : je veux porter cela. Pour mener cette bataille politique en Europe et changer le cours des choses, mieux vaut un Président de la République de gauche, pro-européen, et qui s’oppose à la dérive libérale de l’Union.
Les sondages vous placent derrière les candidats qui ont fait campagne pour le oui. Comment expliquez-vous ce décalage ?
Il y a effectivement une part de mystère. La plupart des Français qui ont voté non ont voulu, comme moi, exprimer à la fois leur attachement européen et leur refus des dégâts du libéralisme en Europe. Je veux gagner en rassemblant la gauche, ce qui suppose le respect du vote des Français et le rassemblement de tous. C’est plus important que les sondages !
En 2001 vous déclariez que le PS n’a pas vocation à porter le PCF à bout de bras. Comment voyez-vous désormais le rassemblement à gauche ?
Je n’ai pas tenu ce propos et ce n’est pas ma pratique : au niveau national comme dans ma commune de Grand Quevilly, je pratique le rassemblement à gauche. Je suis socialiste, et en même temps je sais qu’il existe une authentique sensibilité communiste qui nourrit l’identité historique de la gauche française. Nous devons nous écouter et travailler ensemble, car les socialistes et les communistes, avec les radicaux, les verts, les amis de Chevènement sont les représentants du peuple que nous voulons rassembler. Le PS, et moi même si je suis élu, nous aurons d’autant plus de responsabilités dans cette démarche que nous sommes la première force du rassemblement. Il ne s’agit pas de refaire à l’identique l’union de la gauche façon 1981, ni la majorité plurielle 1997. Nous devons construire un rassemblement, en précisant les engagements de chacun avec si possible une plate-forme commune. Je ne lorgne pas vers le centre, je veux rassembler la gauche, dans une majorité puis au gouvernement. Notre objectif commun doit être de battre Sarkozy et de combattre Le Pen en proposant une politique alternative.
Vous vous êtes prononcé pour une régularisation globale des sans-papiers. Que répondez-vous à ceux qui y voient un «appel d’air» ?
L’appel d’air vient surtout de la comparaison entre la richesse de certains pays et la misère des autres. La plupart des migrants qui viennent chez nous ou se fracassent aux portes de l’Europe le font parce qu’ils n’ont pas d’autre choix pour se nourrir et offrir un avenir à leurs enfants ! Notre première réponse doit donc être le soutien au développement des pays pauvres. Quant à la question de la régularisation, elle se pose pour les personnes qui sont en non-droit et dont il faudra examiner la situation ; mais elle ne peut pas être un mode de gestion permanent.
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