Sécurité : Les banlieues, 1 an après : analyses croisées de deux sociologues
Economique et Social
Laurent Mucchielli, à gauche, a publié "Quand les banlieues brûlent" aux éditions La découverte. 155 pages. 8,50 €.
Sebastian Roché, à droite, a publié "Le frisson de l'émeute", au Seuil. 220 pages. 16 €.
OUI, « c'était une révolte d'humiliés »
Laurent Mucchielli, les émeutiers d'octobre et novembre 2005 étaient-ils des délinquants ?
C'est la version du ministre de l'Intérieur. « 75 à 80 % des émeutiers sont des délinquants ». Il faut être très clair : ceci est faux. Les premiers à le dire ont été les magistrats, devant lesquels comparaissaient les émeutiers. Ensuite, ce furent les Renseignements généraux : un des propres services du ministère de l'Intérieur ! Enfin, c'est ce que nos recherches confirment. On l'avait vu dans des quartiers dès le moment des émeutes. Aujourd'hui, au terme d'une recherche menée au tribunal de Bobigny, je peux affirmer que, dans l'ensemble des mineurs émeutiers jugés, ceux qui étaient déjà connus de la justice pour des faits délinquants (essentiellement des vols et des dégradations) ne représentent qu'un tiers.
Était-ce une révolte sociale ?
C'est la révolte spontanée des humiliés de ces quartiers, criant leur colère contre les façons de faire de la police, contre l'école où ils ont échoué, contre l'absence de perspective d'insertion économique et contre le sentiment d'être les parias de notre société. Mais cette colère ne peut pas se traduire dans une action politique car il n'existe pour cela aucune organisation, aucun syndicat, aucun parti. Une action politique ne peut pas naître de rien, il faut des relais, des soutiens, une organisation, une doctrine, des leaders, etc. Les jeunes des quartiers n'ont rien de tout cela.
Quelle analyse faites-vous de l'action de la police dans ces quartiers ?
C'est la catastrophe ! En France, nous savons faire le maintien de l'ordre, le renseignement et la police judiciaire, mais pas la police urbaine ordinaire, la « police de proximité », capable de s'immiscer dans les relations sociales, de dialoguer, de prévenir et de réprimer à bon escient. Beaucoup refusent même d'apprendre à le faire. Pourtant, les modèles existent à l'étranger et aussi chez nous, avec la gendarmerie départementale.
Recueilli par
Bernard LE SOLLEU.
NON, « c'était surtout des délinquants »
Sebastian Roché, qui étaient les émeutiers ?
D'abord des délinquants. Ils formaient le dur des bataillons avec, à leur côté, des plus jeunes, sans antécédent policier ni judiciaire, ce qui n'est pas la même chose. Je ne dis pas pour autant que tous étaient des grands délinquants, des trafiquants de drogues armés de kalachnikovs. Mais 80 % des 3 000 interpellés avaient déjà eu affaire à la police.
Vos sources ?
Il y a la source policière qui permet d'analyser les antécédents des jeunes interpellés. Par ailleurs, je dispose d'une longue série d'enquêtes sur la délinquance autodéclarée. Et le profil des jeunes qui caillassent les voitures de policiers et de pompiers ou qui brûlent des véhicules est toujours le même : ils sont majoritairement ancrés dans la délinquance.
On ne peut donc pas parler de révolte sociale ?
Ces jeunes étaient en colère contre la police, contre la mort des deux jeunes de Clichy, réfugiés dans un transformateur. Rien de comparable pourtant avec les émeutes de Los Angeles en 1992 (54 morts). Ici la police n'a tué personne. Par contre, il est évident que ces jeunes, inquiets pour leur avenir, ne supportent pas les pratiques policières, les contrôles systématiques. S'il est une chose que l’émeute n'est pas, c'est bien une révolution. Il n'y avait rien de politique. Pas de leader. Pas de message. Ils s'en prenaient à ce qui leur tombait sous la main. Ils n'ont visé aucune cible symbolique. C'était un mélange de rébellion contre la police et de délits : vandalisme, pillages, incendies...
L'action de la police est-elle adaptée à la situation ?
Je ne mets pas en cause les fonctionnaires, mais la stratégie du ministre de l'Intérieur. La question des banlieues n'a jamais été sa priorité. Son ministère a commencé à mesurer les violences urbaines en 2005. Trop tard. La police est étrangère aux quartiers. Elle n'a aucun contact avec la population Elle interpelle des délinquants, mais elle est incapable d'empêcher l’émeute.
Recueilli par B. L.S.
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