Fabius : pour faire le bon choix
Laurent Fabius : « Clairement à gauche pour gagner l?élection »
Retrouvez l'interview de Laurent FABIUS parue dans le Midi Libre du 16 octobre 2006.
L?arrivée de jeunes candidats ne donne-t-elle pas un coup de vieux à votre génération ?
Nos âges sont voisins et nous sommes tous candidats pour la première fois. Certes il faut être en bonne forme pour exercer ce mandat. C?est mon cas. Mais la « nouveauté » n'est pas une question d?état civil. Ce qu?on attend du Président c?est qu?il allie l?expérience et la passion du futur. J?ai conscience des défis qui viennent et j'ai l'expérience du pouvoir au niveau national, européen et international. C'est un atout, à condition d?en tirer les conclusions. Il s'agit d'élire le chef de l'État.
Vous avez aussi connu les affres du pouvoir. Les électeurs auront-ils oublié le sang contaminé ?
Il ne faut pas oublier, mais dire la vérité. Ce drame a été un profond malheur pour les personnes touchées. La justice a mis 10 ans à se prononcer. Elle a conclu que je n?étais en rien coupable mais que, au contraire, mon action comme Premier Ministre avait permis de sauver des vies. De cette épreuve, il faut saisir les leçons pour éviter de nouveaux drames sanitaires.
Que pensez-vous de l'irruption du Rainbow Warrior dans la précampagne ?
Une affaire qui date de 20 ans et qui resurgit, comme le disait Louis Jouvet : "Bizarre, bizarre". Sur le fond, cette affaire a constitué en son temps une faute du Ministère de la Défense. A l?époque, j?ai établi la vérité et sanctionné. La leçon est la nécessaire transparence dans le fonctionnement de l'État.
Comment jugez-vous l'irruption de la peopolisation dans la vie politique ?
Le peuple et le people, ce n?est pas la même chose. Et le politique n?est pas le médiatique ! Je souhaite que les dirigeants élus par les Français s?assument comme des responsables politiques. Laissons la confusion des genres à l?Amérique. Je ne veux pas qu?en France l?audimat remplace le bulletin de vote.
Voyez-vous dans les résultats des sondages une forme d'injustice ?
Les sondages n?ont aucune valeur prédictive. Regardez le "oui" au référendum sur le traité constitutionnel. Il devait tout balayer : le « non » l?a emporté ! Notre premier débat socialiste à Lens a permis à chacun de se faire une idée plus précise de la réalité. Je compte bien profiter du moment de la campagne pour apparaître tel que je suis et expliquer ce que je veux faire pour notre pays et avec lui.
De Ministre de l'Économie au chantre du non au référendum, comment expliquez-vous votre évolution ?
Ce qu'on demande au Ministre des Finances, c'est notamment de bien gérer les finances. C?est ce que j'ai fait dans le gouvernement Jospin. Les valeurs socialistes qui sont les miennes depuis 30 ans, n'ont pas changé. J?ai tiré simplement les conséquences de l?échec collectif d'avril 2002. Les employés, les enseignants, les agriculteurs, les ouvriers, les jeunes n'ont pas voté en nombre pour notre candidat. J?ai partagé le mouvement profond de la population : les mobilisations sociales de 2003, les succès collectifs de la gauche en 2004, le non au traité constitutionnel de 2005, le front anti-CPE en 2006. En 2007, si le candidat socialiste n'incarne pas ce refus du libéralisme et de la finance à outrance, il ne gagnera pas. J?ai donc tiré les conséquences de 2002 et j'ai analysé l'évolution du monde : les problèmes actuels (délocalisations, concurrence de la Chine, etc?) ne sont pas tous les mêmes qu?il y a 15 ans. Les réponses que nous devons apporter non plus. La dynamique de rassemblement à gauche que je défends est la seule qui puisse nous faire gagner l?élection et réussir ensuite. Comme François Mitterrand je pense que si la gauche ne développe pas ses propres thèmes, mais emprunte les causes d?une droite qui elle même court après l?extrême droite, alors à l?arrivée la défaite est double : morale et électorale.
Si vous n'êtes pas désigné par le PS, vous présenteriez-vous quand même ?
Non, il ne doit y avoir qu'un seul candidat socialiste appuyé sur un travail collectif. Si je suis désigné puis élu, je souhaite d?ailleurs que mes compétiteurs travaillent à mes côtés. Pour le changement, il faudra mobiliser tous les talents.
Si ce n'était pas le cas, quelles conséquences tireriez-vous ?
J?ai un objectif : appliquer le projet socialiste, rassembler la gauche, gagner. J?espère emporter l?adhésion des militants socialistes sur ce projet.
Comment jugez-vous le basculement de Frêche de DSK vers Mme Royal ?
Je m?étonne toujours lorsqu?un dirigeant donne les résultats précis du vote avant celui-ci. J?espère que les militants seront libres, je les exhorte à l?être.
DSK annonce qu'il avait une lettre de soutien de sa part?
Soyons sérieux. Il s?agit de la France. Il s'agit de choisir la personne qui, dans 7 mois, peut devenir le chef de l'État. La seule question que devront se poser les militants c'est celle-ci : "Selon ton intime conviction, qui est le plus capable en notre nom d'être le Président de la République ?"
CE QUE LAURENT FABIUS DIT AUSSI
Sarkozy
Sa démarche repose sur une triple approche : en matière économique, l'hyper-libéralisme ; en matière sociale, le communautarisme ; à l'international, le bushisme. Et je le trouve plutôt agité personnellement. Or, pour présider la République, il faut d?abord savoir se présider soi-même.
Villepin
Il y a des Villepin successifs, éloquent à l?ONU, choquant sur le CPE. Aujourd?hui, sa préoccupation première me paraît de mettre des bâtons dans les roues de son collègue Ministre de l?Intérieur. Ce n?est pas ma conception d?une bonne marche de l'État.
Gouvernement
Il faudra un gouvernement resserré et paritaire. Et un vice premier ministre, chargé des questions de développement durable. Le Premier Ministre, véritable chef d'équipe, devra présenter chaque année sa politique devant l'Assemblée et la soumettre au vote. Le Président devra, lui aussi, rendre des comptes et s?engager.
Propositions
Certains au PS m?ont reproché de proposer une hausse du SMIC. Avec 1254 euros brut par mois, tiendraient-ils le même langage ? J'ai toujours considéré que le socialisme, c'est d'abord la justice sociale.
Fonction présidentielle
Mon regard sur la fonction présidentielle a changé avec l?expérience. J'ai connu le pouvoir à son plus haut niveau. Ce qui m'anime, ce n'est pas cette quête. Si je suis candidat, c'est que j'ai une haute idée de la France et de la gauche. Je me souviens de mon entrée à l'Assemblée. J'ai été accueilli par Gilbert Senès et Raoul Bayou, alors députés de l'Hérault. Ce dernier m'a interpellé : "Je vais t'expliquer ce qu'est la 5e République : quand tu es dans l'opposition, tu ne peux pas l'ouvrir. Et quand tu es dans la majorité,? on te demande de la fermer". La gauche n'y a jusqu?ici pas changé grand chose. Désormais, il faut une République parlementaire nouvelle. Chef de l?État : une grande charge et un immense honneur, qui donne d?abord des devoirs, et non tous les droits.
Le PS et les camarades
Nous sommes 3 candidats, je crois être celui qui revendique d?être véritablement porteur du projet socialiste. J'y ai beaucoup contribué, je veux le défendre, l'enrichir et non pas l'affadir ou le contredire. Mes collègues prennent pas mal de distances avec lui et sur pas mal de sujets. Mes propositions précises sur le pouvoir d'achat des couches populaires et moyennes ne semblent pas vraiment emporter leur adhésion. Sur l'Éducation Nationale, j'ai noté aussi des différences : je ne pense pas que l'on règlera les problèmes de sécurité et de mixité sociale en mettant un vigile au fond des classes ou en supprimant la carte scolaire. Je ressens aussi une différence sur la laïcité. Personnellement, je suis un défenseur strict de la laïcité. Autre différence : la place de l'État ; je suis à fond pour la décentralisation, mais elle ne doit pas faire disparaître l'État. Quand j'entends tel ou tel camarade dire qu'il faudra régionaliser la justice ou la politique d'immigration, je ne suis pas d?accord.
Programme
Le programme du PS, je le respecte totalement et je veux l'enrichir. Le pouvoir d'achat ? Il faut rehausser le SMIC à 1500 euros, avant la fin de la législature, avec 100 ? tout de suite et organiser aussi une grande conférence salariale dès 2007 portant sur l?ensemble des salaires. Les retraites aussi devront être revalorisées. Les constructions de logements sociaux doivent s'accélérer ; si les maires s'y refusent, les préfets doivent pouvoir se substituer à eux. Des mécanismes anti-spéculation immobilière doivent être mis en route. Une République parlementaire nouvelle doit voir le jour : un référendum devra être organisé, dès septembre 2007, sur les changements institutionnels indispensables. Autre nouveauté, une loi-programme écologique sera proposée sur 5 ans pour fixer des objectifs concrets : économies d?énergie, diversification énergétique, eau, transports collectifs, etc... La préparation solidaire de l'avenir pour les jeunes et les personnes âgées est une autre piste majeure. Je formule des propositions précises sur tous ces thèmes, ainsi que pour relancer et réorienter la construction européenne.