Tolérance zéro : Tous suspects

Publié le par Gérard CONTREMOULIN

 

 

VOUS AVEZ DIT TOLERANCE ZERO…

 

 

par Maître Marc FRANCOIS, avocat

 

 

L’un des grands mots d’ordre du ministre de l’Intérieur, le fameux « tolérance zéro » est, ces derniers temps en tous cas, de moins en moins relayé dans le discours du candidat de la droite. A croire que l’ordre dont il est a priori garant en qualité de membre éminent du gouvernement n’est plus le cheval de bataille essentiel de Nicolas SARKOZY…

 

Qu’on ne s’y trompe pas cependant : le discours sécuritaire va bientôt revenir en force (si l’on ose dire) dans les meetings du candidat de l’UMP. Pourquoi ? Parce qu’au fond, il ne sait faire que cela ! Faire peur d’abord, pour rassurer ensuite. Vieille recette efficace, qui a mené aux conséquences que l’on sait il y a cinq ans.

 

Faire peur d’abord, avec les épouvantails habituels : immigration massive incontrôlée et dangereuse par essence, jeunesse par nature agressive et écervelée, trafics en tous genre dans des quartiers qui ont besoin d’un coup de karcher… et pour couronner le tout, des juges inconscients et prompts à relâcher de dangereux délinquants que la police (celle de SARKOZY candidat ET ministre) met pourtant hors d’état de nuire…

 

Rassurer ensuite : immigration soigneusement choisie, jeunesse encadrée par les CRS dans les quartiers dits « sensibles », multiplication des pouvoirs de police, et pour faire bonne mesure, limitation de ceux des juges.

 

Le programme est écrit depuis plusieurs campagnes électorales ! Il fonctionne, à droite, sur le terrain sécuritaire depuis plusieurs décennies… Et il va donc revenir bientôt dans la bouche du ministre candidat…

 

Pourtant, si l’on y songe, cet argument de campagne à droite pourrait être un formidable levier pour une victoire à gauche.

 

Pourquoi ? Parce que les français en ont assez, comme diraient les publicitaires, de vivre dans un monde de brutes, et parce qu’ils veulent vivre en paix. Et que le discours droitier représente exactement le contraire : le ministre de l’intérieur ne se contente plus en effet de crier haro sur des catégories ciblées potentiellement criminogènes ; il rend chacun d’entre nous suspect de comportements répréhensibles.

 

Comment ? En multipliant les mises en garde, en agitant régulièrement le spectre de la violence, en rappelant à chacun qu’il est la potentielle future victime des « racailles » qu’il stigmatise. Chacun d’entre nous, bien sûr, spontanément, s’identifie aisément à la victime de telle ou telle agression. Chacun d’entre nous s’imagine facilement dépossédé de son bien. Chacun d’entre nous est ému par la situation d’enfants, qui pourraient être les nôtres, violentés dans les cours d’école. Chacun d’entre nous partage le ras le bol des habitants des quartiers agités par des nuits d’émeutes.

 

Certes, mais la réponse du ministre de l’intérieur à ces situations (qu’il a d’ailleurs parfois lui-même créées : les émeutes ne doivent évidemment rien au hasard…) justifie la mise en œuvre de moyens totalement disproportionnés, qui contredisent les principes mêmes de liberté publique et donc de démocratie.

 

Un exemple : Nicolas SARKOZY se montre très favorable aux surveillances en tous genres, par les moyens les plus sophistiqués. Là encore l’argument est connu : pourquoi des caméras de surveillance heurteraient-elles les libertés des honnêtes citoyens, puisqu’ils n’ont rien à se reprocher ? Filmer tous le monde pour arrêter les seuls coupables, voilà bien l’idée.

 

Certes. Mais comment alors expliquer que des citoyens particuliers, investis des pouvoirs les plus larges pour faire appliquer la loi et pourchasser le crime, à savoir les policiers eux-mêmes, soient farouchement opposés à cette vidéo surveillance ?

 

Il n’aura en effet échappé à personne que la police est absolument hostile à l’idée de filmer les gardes à vue… Pourtant, force est de constater qu’une telle mesure de surveillance vidéo permettrait de lever les doutes parfois entretenus sur les conditions de déroulement des interrogatoires, et donc de préserver la sérénité des enquêtes policières, évidemment indispensables au maintien de la paix sociale.

 

On rappellera pour mémoire qu’à VALENCE, un homme a été placé en garde à vue à la suite de l’enlèvement d’un mineur, puis a été relâché, avant de mettre fin à ses jours… et d’être mis officiellement hors de cause par le Procureur de la République en personne. L’enregistrement audio-visuel de la garde à vue aurait peut-être permis d’écarter avec force toute suspicion quant à la trop grande fermeté des interrogatoires.

 

Pourtant, dans sa grande majorité, la Police reste encore une fois hostile à tout enregistrement.

 

Pourquoi ? Parce que la Police , à très juste titre, n’entend pas qu’on la suspecte. Parce qu’elle a la douloureuse impression qu’en la filmant au travail, on marque à son égard une mesure de défiance. Parce qu’elle fait son travail, et que la surveiller démontre que l’on pense que rien n’est moins sûr.

 

Parce que si l’on fait confiance aux policiers, on n’a pas besoin de les filmer pour s’en assurer. Pourquoi en serait-il autrement des citoyens que nous sommes ?

 

Parce que les français n’ont pas vocation à être, a priori, suspects !

 

On relèvera au passage le dérapage sémantique (contrôlé) du ministre candidat : les déclarations des droits de l’homme en tous genre n’ont jamais parlé du droit à la sécurité, mais bien du droit à la sûreté.

 

C'est-à-dire, au fond, du droit à ne pas être arrêté injustement, du droit à ne pas être réduit au rang de suspect…

 

Surveiller les français, c’est démontrer qu’on ne leur accorde aucune confiance ; c’est faire de chacun d’entre nous un suspect par essence.

 

 

 

Autre exemple ? La tolérance zéro en matière de sécurité routière.

 

Fléau s’il en est, le nombre de blessés et de morts sur les routes est à juste titre une priorité constante de plusieurs gouvernements successifs.

 

Fermeté donc : contrôles radars, annulations de permis de conduire, retraits de points…. Jusqu’à ce que les conducteurs que nous sommes s’émeuvent de se voir retirer un point pour avoir conduit à 93 km/h au lieu de 90.

 

« Après tout, ce n’est pas si grave » entend-on alors. Réaction immédiate du gouvernement face à l’automobiliste électeur : le point unique perdu sera restitué dans l’année à défaut d’autre infraction.

 

Ce n’est déjà plus la « tolérance zéro », mais plutôt une sorte de « tolérance un (point…) ».

 

Pourtant, la veille, celui qui s’estimait à l’abri de la commission de l’infraction routière ne prêchait que par la fermeté… jusqu’à ce qu’il soit à son tour concerné.

 

Tout comme la classe politique et les « patrons voyous » se sont émus de l’état des prisons et du placement en détention provisoire à partir du moment où ils se sont eux-mêmes retrouvés derrière les barreaux de la maison d’arrêt !

 

 

Un des grands clivages entre gauche et droite réside donc certainement ici : faisons nous confiance à l’autre, ou bien estime t-on que par son existence même il est potentiellement notre adversaire ?

 

La logique libérale, qui est la grande grille de lecture du monde pour le candidat de la droite, apporte la réponse que l’on sait : la concurrence, ce n’est pas la fraternité…

 

Telle ne doit pas être la réponse de la gauche… sauf à être tous suspects.

 

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Publié dans Analyses

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