Tous les commentateurs -ou presque- ne cessent de faire de Laurent Fabius, à quelques semaines de la désignation du candidat socialiste aux présidentielles et à quelques mois de l’échéance, la bête à abattre. Mais pourquoi donc traiter l’ancien premier ministre comme s’il s’agissait de la réincarnation du plus dangereux des révolutionnaires du 20ème siècle ? Qu’est-ce qui peut bien effrayer à ce point les oligarques de tout bord ? Et si tout compte fait, aussi paradoxal à première vue que cela puisse paraître, c’était le peuple qui à travers Laurent Fabius effrayait tous les beaux parleurs ?La scène se déroule sur le plateau de LCI, la chaîne d’informations continues de TF1. [1] L’invité n’est autre que Luc Ferry, l’ancien ministre de l’éducation nationale. Au programme, les « primaires » au sein du parti socialiste. La partition jouée est sans surprise. Pour le « philosophe » interviewé comme pour la presse en général, sans oublier les commentateurs et autres politologues, Ségolène Royal a fait bonne figure, Dominique Strauss Kahn s’est montré pédagogue et à l’aise, et Laurent Fabius a été « lamentable » ! « Pathétique » même, nous livre le « penseur ancien ministre ». Sur le contenu des interventions, rien ou pratiquement. C’est le look, la mine, l’allure, le sourire ou la crispation qui devrait ainsi retenir l’attention !
La suite mérite d’être livrée en détail car elle dévoile la connivence anti-fabiusienne qui domine par les temps qui courent.
Luc Ferry : « les sondages ne se trompent pas. Ils indiquent que 25% des socialistes ne trouvent pas chez Laurent Fabius l’envergure d’un homme d’état ».
Le présentateur fait une mine interrogative.
Luc Ferry : « C’est énorme ».
Le présentateur regarde hors champ une personne que nous ne verrons pas mais qui livre un message que nous pouvons deviner et qui montre bien à quel point tout cela est préparé.
Le présentateur : « Non, c’est pire que cela. Je crois que 25% seulement lui trouvent une carrure d’homme d’état ».
Luc Ferry : « Oui c’est cela, 25% seulement... ».
Fin de l’émission.
Une heure plus tard, dans une autre émission de plateau réunissant entre autre Olivier Duhamel partisan de Ségolène Royal et Jean Christophe Cambadélis lieutenant de Dominique Strauss Kahn, sous le sourire amusé de Michel Field, on apprend, toujours d’après quelques sondages, que « les sorties révolutionnaires et sociales de Fabius, vraiment c’est grotesque, ça ne passe pas ! ».
Nous y voilà. Mais au fait, de quelles « sorties » s’agit-il ?
« Sorties révolutionnaires et sociales »
Les propos reprochés à Laurent Fabius n’ont pas grand-chose de révolutionnaire ou de subversif. L’ancien ministre de François Mitterrand reprend juste à son compte quelques éléments qui répondent aux aspirations sociales du pays, notamment en matière d’emploi et de salaire. Pour un candidat du parti socialiste, social démocrate et réformiste, quoi à priori de plus normal ? Et pourtant ! Le fait que cela fasse clivage au sein des rangs socialistes, et plus largement pour l’ensemble des commentateurs, montre bien la vacuité du débat dans son ensemble et la régression idéologique, politique et sociale dans laquelle nous sommes engagés.
Alors, dans ce que dit Laurent Fabius, qu’est-ce qui peut bien « ne pas passer », tant pour ses adversaires dans le parti socialiste qu’à l’extérieur ?
Ce qui « ne passe pas », n’est-ce pas tout simplement la crainte de voir pris au mot quelques engagements simples qui pourraient faire appel d’air pour des millions de travailleurs et de jeunes qui le 29 mai avaient renoué pour la plupart avec le suffrage universel ? Plus que le SMIC à 1500 euros et la mise en place d’une conférence salariale pour poser la question des salaires dans leur ensemble, plus que la généralisation des 35 heures ou autres mesures, n’est-ce pas tout simplement les forces sociales qui pourraient s’engouffrer dans un tel discours qui effrayent tous ceux qui font de Laurent Fabius la bête à abattre. En un mot, dans le parti socialiste comme à l’extérieur, n’est-ce pas la rupture avec le peuple qui s’exprime à mots couverts, indépendamment d’ailleurs de l’existence de Laurent Fabius, chouchou avant le référendum du 29 mai de tous ceux qui le honnissent aujourd’hui ?
C’est en effet là que se situe le clivage. D’un côté Ségolène Royal et Dominique Strauss-Kahn qui se veulent rassurants font consensus avec la droite, et lorsque des divergences apparaissent, c’est à la marge. Quoi de plus normal d’ailleurs. Ségolène Royal, Dominique Strauss Kahn, Nicolas Sarkozy et quelques autres divergent sans doute sur quelques questions sociétales. Les commentateurs ne nous disent-ils pas que les deux prétendants socialistes font des candidats tout à fait acceptables pour la droite, et pour le système dans son ensemble ? Ils font entendre une voix discordante sur la façon de gérer. Mais sur le contenu de la gestion, ils sont ensemble enferrés dans le cadre politique des défaits du 29 mai 2005 qui fixe toute réponse. Question dépassée ? En aucun cas. Sur la santé, les retraites, l’emploi, la précarité, l’éducation, la culture, le logement, (...) le lien au cadre européen, à Maastricht et aux différents sommets qui ont culminé dans le projet de constitution européenne est établi, revendiqué, renforcé. Sur les services publics de même. Les effets de manche sur EDF n’y changent rien. Le respect des critères de Maastricht fixant à 3% la barre à ne pas dépasser pour le déficit public, revendiqués par Royal et Strauss Kahn lorsque Fabius parle lui d’une « réorientation nécessaire de la construction européenne », nécessite comme l’affirment d’ailleurs Chirac, Fillon ou Sarkozy plus de coupes sombres dans les budgets publics, dans les emplois, dans le fonctionnement de ce qui reste de services publics, éducation et santé en tête. Serait-ce exagéré de ramener le discours des uns à la politique des autres ? Il suffit d’entendre Ségolène elle-même. Elle demande moins d’état et plus de régions. Elle préconise le contrat contre la loi. Elle se fait candidate plus qu’acceptable du Medef, de son officine européenne l’UNICE, de Strasbourg et de Bruxelles... Comment donc les socialistes qui la soutiennent ne réalisent-ils pas qu’ils sont là engagés dans des sables mouvants qui vont les étouffer ? Certains se veulent « pragmatiques ». Ils soutiennent Ségolène car ce serait « la seule susceptible de battre Sarkozy ». Sans entrer dans des scenarii science-fiction, admettons. Mais même si cela était vrai, il faudrait encore répondre simplement à la question : pour mettre en place quelle politique ? L’histoire n’a-t-elle pas montré où mène le chemin qui va de capitulation en capitulation, d’abandon en abandon ? Le 21 avril est-il si loin que ceux-là auraient oublié les résultats d’une « politique socialiste » à laquelle la droite n’a rien à reprocher ? Auraient-ils laissé pour compte Le Pen au deuxième tour et leur appel à voter Chirac pour éviter le pire ? Bref, auraient-ils oublié une fois pour toute que la politique n’est pas faite par les sondeurs et les éditorialistes mais plutôt par les forces sociales qui aspirent à pouvoir vivre, tout simplement ?
Les forces sociales en question
A chaque occasion, les forces sociales dont se réclame historiquement la gauche se sont montrées disponibles pour émerger sur la scène où se dessine l’histoire. Sur le terrain des revendications et des mobilisations d’abord, en 1995 pour sauver les retraites et la sécurité sociale, puis en 2003, ou encore lorsque l’explosion a mis en échec les projets répétés de précarisation du travail avec le CPE en 2004. Sur la scène électorale aussi, lorsque contre vents et marées par millions salariés, retraités et jeunes ont rejeté le projet de constitution européenne en donnant une victoire éclatante au NON lors du référendum du 29 mai 2005.
Faut-il vivre ailleurs, enfermé dans un univers géographique ou psychologique coupé de la vie réelle pour ne pas voir ce qu’est le peuple et ne pas percevoir la réalité de ses préoccupations. Pour des millions de nos concitoyens, le quotidien est fait d’incertitude. Pour se loger, se nourrir, se soigner, se vêtir, se laver, pour se cultiver, pour se divertir, pour élever dignement ses enfants, pour vivre tout simplement. Le peuple est composé entre autre de ces 7 millions de travailleurs qui touchent moins de 722 euros par mois, ces 12 millions qui lorgnent vers les 843 euros. [2] Ce sont les millions confrontés dans les dix dernières années à une augmentation de plus de 130% de l’intérim, de plus de 60% des CDD et de seulement 2% de CDI.
Partant de cette réalité, l’équation de l’élection présidentielle et des suivantes, législatives et municipales, parait assez simple. Elle repose sur la capacité d’organiser un mariage de raison entre la République et la sociale pour renouer avec les grands moments de notre histoire. N’est-ce pas la seule voie permettant de satisfaire les besoins du travail et de juguler la pauvreté qui s’y développe ? Une candidature à gauche a-t-elle un sens si ce n’est pour répondre aux préoccupations sociales pressantes qui traversent le pays, prendre des mesures en terme de pouvoir d’achat et de garantie de l’emploi, défendre le droit du travail et le CDI, faire de la question du logement une grande priorité nationale, pour défendre, développer, rénover et étendre les services publics ?
Si Laurent Fabius s’inscrit dans cette problématique, ce que d’ailleurs lui reprochent les commentateurs « au nom de la raison et de la responsabilité », il y a là un océan entre les préoccupations du travail et les propos entendus dans la bouche de Ségolène Royal et de Dominique Strauss Kahn.
De « la gauche de la gauche »...
Dans ce contexte, tout pouvait laisser croire au lendemain du référendum du 29 mai qu’une force « à la gauche de la gauche » pourrait se constituer et prendre une place laissée vacante par les divisions internes au PS et notamment par l’engagement de sa direction en faveur du OUI.
Par échelons successifs, chacun a rempli son rôle pour gâcher une occasion réelle. Au sein du parti socialiste d’abord, les déchirements entre les différents partisans du NON ont contribué à émietter les forces et à boucher un peu plus toute perspective indépendante de la rue de Solferino. Alors que l’unité la plus large sur la base du respect de la souveraineté populaire qui est bafouée systématiquement depuis la victoire du NON aurait permis de dégager une perspective affranchie des appareils, discipline du parti contre logique des idées, synthèse contre affrontement, toute possibilité de faire entendre une voix indépendante traçant une perspective réellement différente s’est peu à peu bouchée.
L’extrême gauche de son côté n’est pas en reste. Au lieu d’aider à l’affranchissement de la direction du parti socialiste tous ceux qui avaient franchi un pas décisif dans la bataille référendaire du 29 mai, l’extrême gauche mouvementiste notamment a renvoyé dos à dos les partisans du OUI et ceux du NON dans le PS, Ségolène Royal, Dominique Strauss Khan et Laurent Fabius, s’interdisant ainsi toute possibilité de victoire contre Sarkozy sur une orientation fidèle à celle que les français ont dégagé dans le NON au référendum.
Le spectacle des candidatures d’extrême gauche à répétition qui divisent jusqu’aux comités du 29 mai est de ce point de vue illustratif. Les logiques d’appareils -ou d’appareillons- prennent là aussi le pas sur les préoccupations politiques essentielles, programme et majorité politique possible pour avancer. La LCR, plutôt que d’aider à ce qu’un pas pratique soit accompli dans la bataille contre la droite sur une ligne de front unique avec la gauche du parti socialiste et Laurent Fabius qui enfourche un programme de rupture partielle, mais de rupture tout de même, est plus préoccupée par la défense d’une image et d’une posture indépendamment des possibilités de faire bouger les choses. Le PCF est quant à lui engagé dans une position totalement schizophrénique, paralysé par la reproduction en son sein des discussions qui se mènent dans les comités du 29 mai et qui portent plus sur la candidature de Pierre, Paul ou Jacques que sur la méthode et le programme permettant de battre le candidat de l’UMP.
C’est ainsi que la dépolitisation générale -c’est-à-dire l’incapacité à réfléchir et agir pour peser sur les choix et les issues électorales à venir- gagne peu à peu toutes les couches et toutes les organisations qui aspirent pourtant à jouer un rôle.
... Au camp républicain et social.
Dans cette situation où tout semble suspendu à des logiques d’appareils qui oublient les aspirations populaires, quelle issue est prévisible ?
Si dans le parti socialiste Laurent Fabius est investi, une voie se dégagera pour remettre les préoccupations des françaises et des français sur le devant de la scène. La politique pourra reprendre le dessus et une bataille frontale contre le candidat de l’UMP pourra alors s’engager. Les bases limitées mais réelles sur lesquelles le candidat socialiste se sera engagé permettront de faire appel aux millions du 29 mai pour renouer avec la volonté majoritaire qui s’est alors exprimée. Toute mesure préconisée, toute proposition allant dans le sens des engagements pris posera inévitablement la rupture avec la construction européenne telle qu’elle est engagée contre la volonté et l’intérêt des peuples.
Mais si à l’inverse l’investiture socialiste avalise Ségolène Royal ou Dominique Strauss Kahn, si dans ce cas la discipline d’appareil l’emporte chez Laurent Fabius le réduisant alors durablement au rang de notable de Normandie, un vide existera pour faire entendre une voix clairement opposée aux mesures successives dont pâtit la majorité du pays.
Une voix qui exprime la nécessité de revenir sur la kyrielle de lois prises par la droite comme par la gauche pour mettre un coup d’arrêt aux menaces sur les retraites, la sécurité sociale, la santé et la protection sociale dans son ensemble, qui affirme la nécessité de faire de l’éducation nationale une grande priorité de la république !
Une voix qui revendique la rupture avec toute subordination à quelques organismes supranationaux qui régissent la vie des peuples et des nations à leur insu et aux seuls intérêts du capital financier mondialisé.
Une voix qui affirme la nécessité de revenir sur le pacte de stabilité et les traités qui bafouent le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes et réaffirmer la volonté de coopérations multiples entre les différents pays européens, mais dans l’intérêt de chacun ?
Une voix qui proclame la nécessité de combattre pour la défense de la démocratie, des communes, de la République !
En un mot, une voix républicaine et sociale !