Derai, Kaufmann, Aubry : forum pour une refondation
"Une saine colère"
Tribune publiée par Luc Derai, Rodolphe Kauffmann, Yann Aubry dans Marianne
La gauche a, comme en 2002, ratée un nouveau rendez-vous avec l'Histoire.
Elle a perdu car elle a cru que la forme l'emporterait sur le fond, le sondage sur le citoyen, la tactique sur la stratégie. Elle a perdu alors que nous ne devions pas perdre.
Face à cet état de fait, nous sommes en colère, nous, cadres socialistes venant de diverses sensibilités du Parti Socialiste. Et nous avons décidé de faire valoir notre point de vue sur le
sens de la défaite sévère que nous venons de vivre et sur les jalons à poser pour la gauche de l'avenir. Cette « saine colère » nous la devons aussi à ces millions de salariés et de précaires qui vont subir la loi implacable de la droite libérale et autoritaire qui vient de conquérir les reines du pouvoir d'État. Il sera difficile de nous traiter de missi dominici d'une
quelconque coterie puisque nous venons de courants divers et pourtant nous nous réunissons pour réfléchir ensemble. Nous revendiquons encore le rôle du Parti comme intellect collectif devant donner un débouché aux luttes sociales. Nous savons que c'est en son sein qu'auront lieu demain les refondations nécessaires permettant de proposer une alternative à la droite décomplexée de Nicolas Sarkozy. Nous souhaitons valoriser toute la gauche syndicale, éducative, associative, intellectuelle pour former les passerelles qui régénéreront notre socialisme démocratique et nous voulons dès maintenant nous interroger sur les raisons de notre défaite.
Laissons de coté les formules lapidaires de celles et ceux qui au lendemain d'une défaite expliquent à longueur de tribunes que c'est toujours la faute des « autres ». N'y aurait-il pas pourtant chez ces éternels jeunes hérauts du coup d'après de l'honnêteté à reconnaître et assumer certaines erreurs ? Les ténors sous-employés ne se seraient pas assez employés. Un parti exemplaire car démocratique au temps des investitures ne serait plus qu'un champ d'indiscipline pendant la campagne. Un agenda souhaité par la candidate et notre Premier Secrétaire serait devenu la cause d'un manque de lisibilité du programme présidentiel. Rappelons simplement que l'agenda et le débat, accepté par tous, ont placé notre candidate haute dans les sondages jusqu'en janvier. Alors, au nom de la gauche, épargnons nous d'emblée ces arguties qui voudraient voir comme seules explications de la victoire de Nicolas Sarkozy les mauvaises manières supposées - mais jamais démontrées - des uns ou des autres envers notre candidate Ségolène Royal pour souligner les causes réelles, profondes d'un échec de cette ampleur.
Cette défaite vient de loin, elle est la défaite d'un projet de société méandreux contre un autre, structuré. Elle est l'aboutissement d'une destruction énergique et patiente des idéaux de progrès par un capitalisme financier qui a trouvé dans « le rappel à l'ordre » le meilleur avatar pour asseoir son système d'aliénation. A longueur de discours, Nicolas Sarkozy n'a eu de cesse d'opposer les catégories populaires entre elles participant ainsi de l'individualisation de la société. En 'appuyant sur une société fragmentée socialement et territorialement par la mondialisation libérale, le candidat de l'UMP a voulu contraindre l'intérêt collectif et le vivre ensemble en valorisant le chacun pour soi et le communautarisme.
Par ce biais, Nicolas Sarkozy put surmonter la classique dialectique des rapports de production, celle opposant le capital et le travail, en une autre plus avantageuse pour la tyrannie des actionnaires, celle qui met en conflit les travailleurs et les plus pauvres, ceux que l'on culpabilise désormais sous le vocable d'« assistés ». La droite a ainsi gagné une bataille culturelle, elle a inoculé depuis 5 ans un venin idéologique réactionnaire devant être le corollaire au capitalisme mondialisé. Cette droite a vocation à servir les intérêts de la prédation libérale. Elle sait que les mécanismes de la financiarisation de l'économie implique naturellement des méfaits palpables pour nos concitoyens (les délocalisations, la précarisation des statuts, l'atomisation sociale, la segmentation territoriale). D'où ce nécessaire viatique qui, pour pérenniser la rentabilité financière de l'actionnariat transnational, doit fournir une conception de l'action publique faite de mise au pas des « déviants », de stigmatisation des plus précarisés d'entre nos concitoyens et de méfiance assumée à l'égard des étrangers.
Nicolas Sarkozy a donc développé une double lecture du monde. Celle qui projette toutes les opportunités sans entraves que recèlent « la société de marché » pour les catégories les plus incluses et celle donnée comme un hochet aux déclassés des Trente Glorieuses, qui a pour réceptacle les mots de hiérarchie, d'effort et d'ordre et comme ennemis mêlés l'Autre et « l'assisté ». Or, cette alchimie a fonctionné électoralement, y compris auprès de ceux qui subiront les affres mystificateurs d'une politique ne devant, au final, servir que les intérêts de cette nouvelle aristocratie financière.
Et face à cela qu'avons-nous faits ?
Qu'avons-nous fait pendant 5 ans quand nous ne fûmes pas capable de donner un débouché politique aux mouvements sociaux ou de jeunesses (retraites 2003, services publics 2004, banlieues 2005, CPE 2006), quand nous ne pûmes nous adresser aux salariés modestes, quand nous avons oublié l'économique et le social, la République et l'éducation, quand surtout nous n'avons su apporté une réponse globale à la question simple : quel socialisme, quelles régulations pour la mondialisation ?
Qu'avons-nous fait de cet électorat qui nous a fait remporter toutes les élections intermédiaires ?
Qu'avons-nous fait pour abandonner l'idée même de changement à Nicolas Sarkozy, candidat sortant, Ministre 5 année durant ?
Nous avons fait de la gestion clanique d'appareil.
Qu'avons-nous fait pendant la campagne sinon parfois épouser les règles du jeu de l'adversaire en reprenant certains thèmes et un métalangage que le candidat de la droite avait déjà préempté depuis bien longtemps ?
Qu'avons-nous fait en portant au pinacle le sociétal comme unique Rubicon, la triangulation comme horizon doctrinaire, la rénovation de façade et les postures coté cour ?
Qu'avons-nous fait alors que l'ensemble des thèmes jugés prioritaires par les français était favorable au camp progressiste (lutte contre le chômage et la pauvreté, éducation, logement (CSA pour L'Humanité en janvier), auxquels s'ajoutent le pouvoir d'achat et la protection sociale (TNS-Sofres pour Le Figaro en mars) ?
Qu'avons-nous fait en lessivant la gauche dans les urnes alors même que 56¨% des français ont voté par défaut pour notre candidate au 1er tour ?
Nous avons suivi les études qualitatives hebdomadaires.
Contrairement à 2002, la question sociale était au cour de l'actualité et de la campagne présidentielle. Nous avions vocation à y répondre. Nous ne l'avons pas fait, notre « logiciel », virusé par la droite, n'étant plus opératoire vis-à-vis des catégories que nous avons vocation à servir.
C'est aux réponses à toutes ces questions que nous devons maintenant nous atteler, il en va de notre vocation historique, il en va de l'avenir de la gauche. Il est temps de commencer ce travail de refondation idéologique pour irriguer la société. Il est temps de mettre de coté méthodes éculées, reniements et pseudo rénovation, en assumant collectivement la défaite tout en restant lucide sur les responsabilités. Il est temps de proposer un avenir à la gauche. Le débat entre anciens et modernes n'a aucun sens si les socialistes réformateurs français n'accèdent jamais aux responsabilités.
Nous savons tous que l'alliance des antilibéraux jusqu'aux sociaux démocrates est non seulement souhaitable mais indispensable. Nous disons alors que l'avenir à gauche ne s'écrira qu'en réaffirmant nos valeurs et en répondant aux questions que posent la mondialisation libérale en termes de valorisation du capital au dépend du travail.
Nous disons aussi que l'avenir de la gauche passe par une véritable rénovation de notre fonctionnement interne.
Comment mettre en adéquation la sociologie du Parti avec celle de notre électorat ? Comment renouer et créer des lieux d'échanges pérennes avec les syndicats, les acteurs associatifs pour irriguer le monde du travail et le mouvement social ?
Comment agir volontairement pour créer de véritables sections d'entreprise ?
Comment renforcer la formation de nos militants tout en agrégeant les intellectuels en fondant une Université populaire de la gauche ?
Comment interagir dans nos relations avec l'ensemble de nos partenaires politiques ? Comment viser au non cumul des mandats et des fonctions ?
Comment éviter les résultats connus d'avance dans certaines fédérations ?
Comment assumer nos différences en acceptant la richesse de nos débats ?
La rénovation ne se décrète pas d'une salle obscure rue de Solférino. Elle s'affirmera comme unique solution pour gagner demain.
La France a longtemps appréciée les finalistes malheureux, les Poulidor, préférée la défaite avec panache à la victoire étriquée. On aurait pu espérer que ces temps là soient révolus. Le « courage » de François Bayrou, « l'allant » de Ségolène Royal ont marqué indéniablement l'élection présidentielle. Qu'en restera-t-il pourtant ? Un quinquennat de Nicolas Sarkozy et la démolition programmée de notre pacte social et républicain. Pour les Françaises et les Français les plus en difficulté qui seront demain durement touchés dans leur existence, pour la France des droits de l'homme et de la laïcité, seule la victoire de la gauche aurait été belle, nécessaire.
Alors oui, nous ressentons une sourde colère, celle qui ne s'épuise pas en des sourires radieux comme paravent au soir d'une grave défaite électorale. Celle qui désespère de la gauche quand d'autres font leur miel d'alliance de bords de tables avec un futur parti croupion de centre-droit.
Nous, socialistes de diverses sensibilités, nous voulons abandonner les impératifs du court terme pour construire la réalité de demain et nous appelons donc toutes celles et tous ceux, de gauche, militants, intellectuels, citoyens, jeunes et moins jeunes, à venir nous rejoindre pour travailler ensemble sur les causes de la défaite et construire la gauche à venir.
Nous avons 5 ans. Nous ne serons pas d'accord sur tout. Heureusement. Nous ne créons ni un parti ni un courant. Simplement un forum. Nous débattrons, mais avec espoir et ambition. Sans contingence ni leadership. Pour repenser, travailler, pour refonder, pour changer et rénover. Il n'est que temps. Car nous ne nous satisferons jamais d'une défaite évitable, qui au-delà du Parti socialiste, restera principalement celle de nos concitoyens les plus précaires.