Pénibilité du travail

Publié le par Gérard CONTREMOULIN


Le travail sous la pression de
l
'
urgence


Jacques Le Goff (Professeur à la faculté de droit de Brest.)

Chez Renault-Guyancourt, en deux ans, trois ingénieurs se sont donné la mort sur les lieux du travail ; un quatrième a fait une tentative. La Caisse d'assurance-maladie des Hauts-de-Seine a reconnu l'un de ces suicides comme « accident du travail ». Des situations semblables ont été mises au jour à la centrale nucléaire de Chinon. Selon un récent rapport du Conseil économique et social, un suicide par jour serait imputable au travail.

Il n'y a pas si longtemps - environ vingt ans -, seule la souffrance physique au travail était prise en compte, la souffrance morale pesant d'un faible poids, faute de visibilité suffisante et d'instruments de mesure.

Avec le passage à une société dominée par les secteurs tertiaire et quaternaire (70% des emplois), avec la modification de l'environnement économique européen et mondial, avec la « charge mentale » qui pèse davantage sur le travail, nombre de tâches sont devenues à la fois plus intellectuelles, plus relationnelles et plus personnelles. L'activité s'est ainsi enrichie, mais son caractère pénible s'est souvent accru, en raison de l'intensification du travail et de la pression exercée sur une partie des salariés.

Travail plus intense, oui, car le marché est désormais mondial et aussi parce que la réduction du temps de travail a été financée par des gains de productivité. L'activité ne laisse souvent plus guère de place à ces moments de respiration et d'échanges qui, le temps d'une pause, contribuaient à l'équilibre. « Faire vite », telle est la maxime de cette « culture de l'urgence » à laquelle 48% des salariés se sentent soumis. Avec les conséquences que l'on sait : épidémie des troubles musculo-squelettiques - les fameux TMS (24 000 cas en 2004 contre 2 600 en 1992) -, et des lombalgies ; stress, dont le coût estimé, pour 2005, avoisine les 700 millions d'euros. Et le contact de plus en plus fréquent avec la clientèle n'est pas pour arranger les choses ! Bref, un travail d'un moindre volume, mais d'une intensité qui crée la tension, tandis que le rythme de la vie personnelle, outre les trajets, s'est lui aussi accéléré.

Moins apparents sont les effets négatifs de l'évolution vers un style de travail de plus en plus autonome. On serait porté à y voir un progrès. Dans les années 1950-1970, on en faisait la condition d'un « nouvel humanisme » du travail. À l'époque, les regards se portaient vers les expériences d'autonomie menées dans les pays nordiques et particulièrement chez Volvo. Les salariés n'ont pas tardé à découvrir l'autre face de l'autonomie : contrôle, non du travail lui-même, en effet plus indépendant, mais de ses résultats souvent sur la base de « clauses d'objectifs », évaluation individuelle fréquente avec un sentiment de « pistage ». Une autodiscipline qui peut susciter la peur de ne pas tenir le poste, de ne pas être à la hauteur et, donc, d'être déconsidéré. 

Avoir un emploi du temps serré galvanise certains, mais, pour la majorité, ces défis sont douloureux. Nicole Aubert observe, dans Le culte de l'urgence : « Aujourd'hui, on marche à la surchauffe, comme si les salariés étaient entrés dans un modèle d'hyperfonctionnement. Ils utilisent, pour le dire, l'image de mécaniques qui s'emballent ou de piles électriques que l'on ne peut débrancher. Et les médecins du travail constatent de plus en plus de dépressions d'épuisement. »

Si l'on en croit le service de recherche du ministère du Travail, cette intensification du travail connaîtrait, ces derniers temps, une pause. Ce qui laisse espérer, après dix ans de détérioration, un nouvel équilibre. La négociation qui vient, enfin, de redémarrer sur le dossier des pénibilités au travail pourrait y contribuer.


Source : Ouest-France

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Publié dans Analyses

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B
Travailer plus...  pour mourir plus vite!
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