Jurys citoyens : L'élection devient un système contestable.
NOUVELOBS.COM | 25.10.06 | 17:30
par Dominique Reynié,
professeur des universités à Sciences-po Paris
Les proches de Ségolène Royal affirment que sa proposition s'inspire du fonctionnement de la démocratie athénienne. Est-ce une filiation pertinente ?
Sur la filiation, c'est un peu baroque, un peu étrange. C'est une référence qui, à bien des égards, n'a rien à voir. Dans la démocratie athénienne du Ve siècle avant Jésus-Christ, il n'y avait que 30.000 citoyens. Les femmes ou les métèques ne faisaient pas partie du peuple "souverain". C'est vrai que les élections et le tirage au sort étaient combinés. Mais il me semble que cette filiation est plus une référence décorative. Si Ségolène Royal veut placer les élus sous surveillance, via les jurys de citoyens, alors c'est nouveau. Si, en revanche, il s'agit de faire participer un peu plus les citoyens à la politique, il existe déjà beaucoup de choses. Il y a les comités de quartier, les référendums consultatifs, les pétitions, les rassemblements. La démocratie locale fonctionne. Bien ou mal ? C'est difficile à dire. Je vois surtout l'effet d'annonce, et il faudrait avoir plus d'éléments sur le contenu précis de cette proposition. Les modalités du tirage au sort, par exemple.
Démagogique, populiste, anti-parlementaire, cette proposition ne manque pas de provoquer des réactions de rejet. Comment expliquez-vous une telle virulence ?
Le risque populiste existe. Cela dépend de la manière dont on décrit le mécanisme dans le détail. Soit on reste à la suspicion généralisée, soit on met en avant la participation des citoyens à la vie politique locale. Ce qu'il faut souligner, c'est qu'il existe une réelle tension entre le système représentatif et celui du tirage au sort. Il est vrai que Ségolène Royal fait ses constats avec un peu d'éclat, de manière incisive, mais c'est l'économie générale de la campagne qui fixe les règles. Il faut se mettre en harmonie avec l'économie médiatique. Il y a un agenda qui est largement travaillé par Nicolas Sarkozy, et qui oblige ses concurrents à travailler de façon assez proche, au moins dans l'intensité. Aussi, sur le terrain de la tactique, l'idée de Ségolène Royal est efficace.
La proposition de Ségolène Royal révèle-t-elle plus largement une crise de la démocratie représentative ? Le peuple serait-il devenu introuvable ?
Ségolène Royal est très en phase avec la situation historique de la démocratie française. Elle fait le bon diagnostic mais la mauvaise proposition. Historiquement, quelque chose s'épuise. La défiance envers les élus est une réalité. Plus généralement l'intérêt pour la vie politique diminue fortement. Des critères objectifs suffisent à le démontrer : désyndicalisation massive, hausse de l'abstention, du vote blanc, du vote nul, baisse du militantisme… Ce qui est sûr, c'est qu'un changement de culture est en train de s'opérer. Cette proposition d'acter le fait que la suspicion à l'égard des élus doit déboucher sur l'instauration d'une procédure introduit une idée fondamentale : l'élection devient un système contestable.