Interview d’Oskar Lafontaine, Die Welt
Des nécessaires renationalisations, de Bush le terroriste et du Tibet...
Interview d’Oskar Lafontaine par le très réactionnaire journal allemand Die Welt, en date du 14 avril. On ne s’étonnera pas du ton insultant avec lequel le journaliste provoque son interlocuteur…
Monsieur Lafontaine, pour le SPD, vous étiez Ministre Président, Chef du Parti et candidat au poste de chancelier, maintenant vous êtes aux avant-postes de DIE LINKE. En septembre, vous aurez 65 ans. L'âge de la retraite?
C'est ce que souhaitent mes adversaires. Mais je suis obligé de les décevoir. Tant que je serai en bonne santé, je m'engagerai encore pendant de longues années, pour que l'Allemagne ne continue pas de s'engager dans la mauvaise direction. Ceci est valable avant tout pour la politique sociale. Notre politique extérieure aussi est fatale, parce qu'elle soutient en Irak et en Afghanistan des guerres contraires au droit international.
La bonne foi de vos motivations est mise en doute. Ne mettez-vous pas toute votre énergie à décourager le SPD?
Ca ne serait pas très classe!
Vous chassez devant vous les Sociaux-démocrates, vous mettez la pression à gauche, pour les tourner encore plus en dérision.
On réussira en faisant tout le contraire. Qui, avec une hausse des prix de 3,5%, augmente les retraites de 1,1%, se moque des retraités. DIE LINKE a modifié la politique en Allemagne, de la CDU[1] au SPD via le FDP[2]. Même le Président de la République a changé son discours. Cela dément le soupçon, que nous serions fixés uniquement sur les Sociaux-Démocrates.
Arrive-t-il que le chef du SPD, Kurt Beck, fasse quelque chose de bien?
Il a brisé le dogme qui consistait à ce que le SPD n'ait pas le droit de faire de coalition à l'Ouest avec nous. C'était politiquement nécessaire.
Mais Beck a des points faibles. Qui sera dans l'avenir l'homme fort du SPD? Le Vice-chancelier Steinmeier, le Ministre de l'Environnement Gabriel ou le Maire de Berlin Wowereit ?
Steinmeier est l'un des architectes de l'Agenda 2010[3]. Il devrait abandonner cette position qui ne s'applique pas à la social-démocratie. Gabriel a fait la démonstration de nombreux flops en matière d'environnement. Wowereit veut diriger la gauche. A propos, Kurt Beck est le Président du parti.
Nombre de vos camarades misent sur Wowereit comme candidat au poste de chancelier dès 2009. Serait-il garant d'une alliance de gauche à l'échelon national?
Vous voulez m'entraîner sur des terrains glissants. Je ne m'exprimerai pas sur le candidat du SPD au poste de chancelier. Nous venons de montrer, qu'on peut gouverner à partir des bancs de l'opposition. En effet, les changements quant au salaire minimum, à l'allocation chômage, à l'augmentation des retraites, aux allocations familiales et à l'allocation logement. sont dus à la pression que nous avons exercée. La politique de la grande coalition a échoué. Bien que l'économie progresse, les salaires et les retraites diminuent. Cela ne s'était encore jamais vu. C'est une conséquence de la politique de l'Agenda 2010- et de Hartz-IV[4].
Ferez-vous partie de la prochaine législature?
Cela dépend. Je veux être Ministre Président de la Sarre. C'est d'ailleurs possible que nous devenions le deuxième parti. Lors des dernières législatives, nous avons atteint les 18% en Sarre. Aujourd'hui, nous avons augmenté selon les sondages.
Vous ne pouvez devenir chef du Gouvernement de la Sarre qu'avec le soutien du SPD qui ne voudra pas vous mettre le pied à l'étrier.
C'est le problème du SPD. Je connais bien les Sociaux-démocrates de la Sarre. Ce ne sera pas de leur goût d'être les associés en second de la CDU.
Au sein de DIE LINKE, on vous reproche votre politique pure et simple du "pas avec nous". Le chef de la Fédération de Berlin du Parti, Lederer, vous voit sur le chemin qui mène à l'impasse.
Nous venons de parler de la participation gouvernementale. C'est le contraire du "Pas avec nous". Et pour ce qui est du "chemin qui mène à l'impasse", DIE LINKE gagne des électeurs et des adhérents. Rien n'est plus fructueux que le succès.
Les pragmatiques de l'Est rient au sujet "des châteaux en Espagne de Lafontaine", qui coûtent bien plus de 100 milliards d'Euros. De plus, le congrès de mai doit décider d'un programme conjoncturel de 50 milliards d'Euros. Du populisme pur?
Nous voulons un autre système fiscal: des impôts plus élevés sur les grandes fortunes, sur les gros héritages, les hauts revenus et le volume des transactions boursières et des impôts moins élevés pour les revenus moyens, les petites entreprises et les consommateurs. Nous voulons porter le taux d'imposition à un niveau moyen européen. Cela signifie une plus-value de recettes de 120 milliards dans les caisses publiques. C'est une politique financière juste et solide. Les châteaux en Espagne ont un aspect différent.
Personne ne sait ce que DIE LINKE veut réellement, car vous n'avez pas de programme. Dans le cas d'un conflit sur les contenus, la fusion entre la WASG et le PDS[5] aurait échoué.
Quand deux partis s'unissent, il y a toujours besoin d'un accord. C'est tout à fait normal. Mais nos revendications principales font l'unanimité. Le groupe au Bundestag a déposé plus de 100 motions au Parlement. Elles existent par écrit, tout le monde peut les lire. Les autres partis reprennent peu à peu notre programme.
Vous dissimulez un manque de programme. Allez-vous exiger la renationalisation de la Poste et de Telekom?
Outre les propositions du groupe au Bundestag, nous avons des angles d'approches programmatiques, qui ont été approuvés avec une forte majorité par un vote des adhérents. La poste et Telekom ont, pendant de longues années, fait leur preuve de leur appartenance au secteur public. Les chemins de fer, eux aussi, doivent faire partie du domaine d'Etat.
DIE LINKE veut nationaliser également le secteur de l'électricité. Comment cela doit-il se passer avec Eon? La valeur du groupe est de 60 milliards d'Euro. Voulez-vous déposséder ou dédommager les actionnaires?
La privatisation néolibérale de l'économie de l'énergie conduit à des prix en situation de monopoles. Les réseaux électriques appartiennent au secteur public. Il est important que les villes et les communes ne cèdent pas d'autres parts de leurs services municipaux aux entreprises privées. De plus, les prix de l'électricité doivent être fixés comme jusqu'à maintenant à l'échelon de l'Etat. Les changements dans les structures de propriétés ne peuvent être effectués que progressivement.
Vous voulez inclure dans le nouveau programme du Parti "deux ou trois passages du Manifeste du Parti Communiste". Lesquels?
... "Elle (la Bourgeoisie) a fait de la dignité personnelle une simple valeur d'échange; elle a substitué aux nombreuses libertés si chèrement conquises, l'unique et impitoyable liberté de commerce. En un mot, à la place de l'exploitation que masquaient les illusions religieuses et politiques, elle a mis une exploitation ouverte, éhontée, directe, brutale. La bourgeoisie a dépouillé de leur auréole toutes les activités qui passaient jusque là pour vénérables et qu'on considérait avec un saint respect".
Le recours à cette publication de combat montre que DIE LINKE n'est pas un nouveau Parti. Il traîne encore avec lui le fardeau de l'ancien Parti d'Etat, le SED[6].
Les principes du Manifeste du Parti Communiste sont très actuels. Vous êtes d'accord? Vous voulez tout simplement nous coller la RDA à la peau. Ce sont de vieilles sornettes qui n'intéressent personne à l'Ouest. S'il vous plait, prenez acte que le mur est tombé il y a presque vingt ans. Vous aimez remuer le passé.
Il est très vivant. Un député sur dix de DIE LINKE au Bundestag et dans les Länder de l'Est étaient des indics ou avaient des contacts avec la Stasi[7]. Les gens de Mielke[8] ont pénétré les groupes parlementaires plus fortement que l'était proportionnellement la population de la RDA.
La CDU a avalé deux partis du bloc du SED[9], sans avoir fait d'analyse. La même chose pour le FDP. Aussi, je vous demanderais de bien vouloir regarder du côté de la concurrence. Attribuer uniquement à DIE LINKE le passé de la RDA, c'est la propagande mensongère de ces partis.
Nous regardons toutes les implications. Mais la CDU et le FDP n'ont pas de gens avec un passé à la Stasi dans les parlements. On peut en citer 20 pour ce qui est de DIE LINKE.
Manifestement, vous ne connaissez pas les cas des autres partis, puisque vous êtes fixé sur DIE LINKE. Des journalistes aussi étaient des indics de la Stasi. Une ancienne secrétaire de la FDJ[10] à l'agitation et à la propagande est aujourd'hui chancelière. Auriez-vous tenu cela pour possible?
On ne peut pas comparer la Stasi et la FDJ. A l'Ouest, votre personnel a souvent aussi un passé éclatant. Avez-vous besoin de membres isolés de la gauche orthodoxe et des anciens du DKP[11]?
C'est aussi un problème du SPD et des Verts. D'anciens membres du "Kommunistischer Bund" ont même été ministres. La CDU et le FDP comptaient parmi leurs rangs des orthodoxes de droite et d'anciens membres isolés du NSDAP[12]. Ils ont même été, et c'est à peine croyable, ministre des Affaires étrangères, chancelier et Président de la République.
Maintenant, vous puisez très profondément dans le passé. Récemment, une députée de DIE LINKE de Hambourg a comparé le Dalai Lama à Khomeiny. Ces dérapages sont-ils symptomatiques?
Non, ils ne le sont pas: il y a toujours chez nous des propos plus ou moins intelligents. Nous le vivons dans tous les partis. Un Ministre Président du Bade-Wurtemberg avait considéré Filbinger[13] comme un résistant au troisième reich.
Vous tergiversez constamment et pointez le doigt sur les autres. Pourquoi les questions des droits humains ne sont-elles pas mises en lumière dans votre Parti? Pourquoi ne dénoncez-vous pas de façon résolue les événements en Chine?
Partout, où les droits humains et les libertés sont bafoués, nous le dénonçons. En Chine comme aux USA. Qui critique Guantanamo, ne peut se taire quand la résistance au Tibet est réprimée avec violence.
Ne doit-on pas, quand on est de gauche, exiger un boycott des J.O?
Un boycott n'apporte rien. On priverait seulement la population de la possibilité d'entrer en contact avec les visiteurs et les sportifs. Le sport doit être un lien entre les peuples. Dans le même temps, il est juste, pour moi, de protester contre la répression au Tibet.
Lors de votre visite à Cuba en 2007, on n'a pas entendu de protestation contre la violation des droits humains.
Je me suis également exprimé publiquement à Cuba sur cette question.
Pendant que vous vous serrez les coudes avec le dictateur Castro, vous traitez le Président US, George W. Bush, de terroriste.
A ce que je sache, Castro est en retraite. Pour ce qui est du Président US, je n'ai fait que citer le Bundestag, qui a statué sur le fait que Monsieur Bush est un terroriste. La loi stipule: Est terroriste, celui qui a recours à la violence de façon illicite, pour imposer des objectifs politiques.
Une logique confuse. C'est la raison pour laquelle vous êtes surveillé par l'Office fédéral pour la protection de la constitution?
Vous avez une logique confuse qui a deux poids deux mesures. Je me félicite que l'ancien député de la CDU, Jürgen Todenhöfer, demande pourquoi Bush ne comparaît pas devant un tribunal pénal international. Quant à l'Office fédéral pour la protection de la constitution, selon le gouvernement du Land de la Sarre, je ne suis plus sous surveillance. Mais les garants de la constitution aiment fouiner chez les autres députés de notre groupe. La pratique, qui consiste à faire observer notamment les parlementaires par l'Office fédéral pour la protection de la constitution, est la caractéristique d'une république bananière.
Interview: Martin Lutz und Uwe Müller
Die Welt Online, 14 avril 2008
Sources: http://die-linke.de/die_linke/wortlaut/detail/artikel/das-manifest-des-chef-linken-oskar-lafontaine/
Traduit de l’allemand par Françoise Diehlmann
[1] Parti Chrétien démocrate
[2] Parti Libéral
[3] Ensemble de mesures disparates d’inspiration néolibérale couvrant des domaines aussi variées que la fiscalité, le droit au licenciement, les cotisations aux assurances sociales, menée par la coalition rose-verte du Gouvernement Schröder
[4] Un des volets de l’agenda 2010, réforme profonde de la gestion du chômage qui porte le nom de l’ex manager de Volkswagen, Peter Hartz, qui, entre autres, réduit de façon drastique l’allocation chômage
[5] la WASG à l’Ouest et le PDS à l’Est ont fusionner pour donner naissance à DIE LINKE
[6] Parti communiste de la RDA
[7] Sécurité d’Etat de la RDA
[8] Ministre de la sécurité d’Etat de la RDA
[9] Le SED et des partis minoritaires formaient le « bloc démocratique » ou partis du bloc
[10] « Jeunesse Libre Allemande » ou Jeunesse communiste de la RDA
[11] Parti Communiste Allemand
[12] Parti National-Socialiste d’Hitler
[13] Ministre Président du Bade Wurtemberg de 1966 à 1978 qui avait du démissionner suite à la révélation de son rôle dans une condamnation à mort de déserteurs de la Kriegsmarine (marine de guerre) à la fin de la Seconde Guerre mondiale