Ruptures ou nostalgies ?
14 Juillet 2007
par Gérard Contremoulin
Le président de la République "est satisfait" de son premier défilé. Il le dit. Il le dit beaucoup, partout, à tout le monde. Car il court au devant des mains à serrer (même s'il lui faut faire arrêter l'ensemble de son escorte), il court au devant des images à réaliser ici, avec les Petits Chanteurs à la Croix de Bois, là, aux cotés des fauteuils roulants de quelques petits handicapés (même si cela frôle l'impudique). Car, depuis deux mois, c'est "hyper-communicator" que nous avons envoyé à l'Élysée. Rupture !
Devant ses initiatives, le service du protocole, les journalistes, les agents de sécurité sont "un peu" bousculés dans leurs prévisions. "Ah, c'est pas facile, ce 14 juillet" confiait Jean-Claude Narcy sur TF1, pour meubler l'antenne, alors que la caméra partait à la recherche du président. Sur France 2, Carole Gaessler lâche dans un sourire (complice ?) que le protocole a été "un peu cassé". Rupture !
Il bouleverse les usages. Il prend l'initiative d'aller saluer telle ou tel de ses invités officiels, surpris. Au passage, les autres le sont aussi, qui n'ont pas eu ce "privilège". Car on ne s'affranchit pas impunément du protocole… Rupture !
Ça peut paraître sympathique de s'attaquer au protocole, ça peut même être populaire. Mais n'est-il pas dangereux de brouiller des codes de communication qui servent précisément quand tous les autres sont devenus inopérants ?
Est-il judicieux que le président de la République se substitue à ses ministres, y compris au plan européen comme lorsqu'il s'invite à la réunion des ministres européens de l'économie, supplantant Christine Lagarde ?
Est-il judicieux que le président de la République supplante son Premier ministre en s'adressant directement aux ministres ?
Est-il judicieux qu'il rencontre directement les organisations syndicales, supplantant le ministre chargé des relations sociales et notamment des négociations avec les partenaires sociaux ?
Ça peut paraître sympathique de s'attaquer aux usages, ça peut même être populaire. Mais pourquoi méconnaît-il ainsi les articles 20 et 21 de la constitution qui disent que "le gouvernement détermine et conduit la politique de la nation" (20) et que le "Premier ministre dirige l'action du gouvernement" (21) ? Ruptures !
On le qualifie "d'hyper président". Ce mot est particulièrement inapproprié car il tend à banaliser la réalité du projet que Sarkozy commence à mettre en œuvre.
Alors, avec ces ruptures, de quoi s'agit-il ?
A l'évidence, Sarkozy entame par les faits, sans révision officielle de la Constitution, une modification constitutionnelle visant à une présidentialisation du régime qui rend caduque la fonction de Premier ministre. Pour légitimer son entreprise, il s'appuie sur le contenu de sa campagne présidentielle et sur le résultat qu'il a obtenu. Au-delà d'un débat juridique qui aurait précisément pour but d'examiner la conformité de ce type d'attitude à cette même Constitution, il faut s'interroger sur le contenu politique de sa démarche.
L'irruption dans tous les dossiers gouvernementaux, la signature des lettres de mission aux ministres, la volonté de venir devant le Parlement réduisent le champ d'action du gouvernement. La multiplication des contacts directs court-circuite les corps intermédiaires. Le débauchage de personnalités politiques déboussolées à qui l'on confie des hochets (même ministériels) brouille la réalité politique.
Présidentialisation, confusion politique ont pour but de légitimer une démocratie directe autour d'un chef qui se veut incontestable car "largement élu".
Même si cette élection est évidemment incontestable, les règles constitutionnelles s'imposent à tous, y compris et même surtout à celui qui en est le garant : le président de la République ! C'est précisément ce dont Sarkozy s'affranchit.
Et l'on retrouve les arguments développés par Gaston Monnerville, président du Sénat en 1962, à propos de l'élection du président de la République au suffrage universel direct ! On retrouve aussi ceux de François Mitterrand dans "le coup d'État permanent" !
Peut-on, sans risque pour la démocratie, s'affranchir des règles constitutionnelles au motif que l'on est légitimé par le suffrage universel ? NON.
Mais, dans cette démocratie directe, il y a un autre risque, bien plus grand encore : le populisme ! Il serait irresponsable de penser que tous les ingrédients sont présents aujourd'hui. Car le président dit vouloir s'appuyer sur la représentation parlementaire (même s'il y bénéficie de la majorité absolue) ; car l'UMP n'est pas un parti acquis, pour l'instant, à cette doctrine (même si c'est son parti et qu'il n'a plus de président) ; car les organisations syndicales sont reçues et consultées (même si leurs latitudes pour présenter leurs propositions pour un service minimum sont encadrées par un calendrier fixé unilatéralement par le gouvernement).
Mais cette propension à se vouloir constamment en lien direct avec la population, à multiplier les occasions de plaire et d'être reconnu, d'utiliser la presse (on entendra un journaliste l'appeler par son prénom...), de court-circuiter les "élites" en arguant de leur trop grand éloignement du peuple et pour se mettre personnellement à son service, cette utilisation d'un concept irréel ("les français") pour fabriquer son "interlocuteur", cette volonté de corruption de personnalités politiques pour mieux accréditer l'idée que sa politique n'a plus d'opposition crédible, tout cela sont autant de signes préoccupants pour la démocratie.
A quoi servent ces ruptures ? Au service de quelles nostalgies ? Sûrement pas à permettre la justice et le progrès social ni l'émancipation des femmes et des hommes en proie au libéralisme…
Alors, nous socialistes, saurons-nous construire la force politique crédible, nécessaire pour s'opposer à cette folie ? C'est l'objet de la refondation de la gauche. Même s'il ne faut pas confondre urgence et précipitation, le temps est compté !
Parmi les outils à notre disposition pour construire cette force collective, aujourd'hui il y a internet et sa formidable réalité (pour le moment !) : l'incontrôlabilité !
Outil des temps modernes pour l'éducation populaire, l'internet peut servir à discuter les uns avec les autres, à échanger nos expériences, nos luttes, à analyser les conditions du développement du nouvel âge du capitalisme, à réfléchir par nous-mêmes, ensemble, sans "big-brother", sans prêt-à-penser…
Sachons l'utiliser pendant qu'il en est encore temps. Sachons utiliser notre libre arbitre !
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